Search for a command to run...
La force du droit. Une sociologie rigoureuse du droit se distingue de ce que l'on appelle d'ordinaire la «science juridique» en ce qu'elle prend cette dernière pour objet. S'arrachant à l'alternative du formalisme, qui affirme l'autonomie absolue de la forme juridique par rapport au monde social, et de l'instrumentalisme, qui conçoit le droit comme un reflet ou un outil au service des dominants, elle fait apparaître ce que ces deux visions antagonistes, internaliste et externaliste, ont en commun d'ignorer, à savoir l'existence d'un univers social relativement indépendant par rapport aux demandes externes, à l'intérieur duquel se produit et s'exerce l'autorité juridique, forme par excellence de la violence symbolique légitime dont le monopole appartient à l'État. Le contenu pratique de la loi qui se révèle dans le verdict est l'aboutissement d'une lutte symbolique entre des professionnels dotés de compétences inégales. La constitution d'une compétence proprement juridique, (inséparablement technique et sociale), entraîne la disqualification du sens de l'équité des non-spécialistes. Ce décalage entre la vision vulgaire du justiciable, c'est-à-dire du client, et la vision savante de l'expert, juge, avocat, conseiller juridique, etc., est constitutif d'un monopole. Il résulte de la structure et du fonctionnement même du champ où s'impose un système d'exigences spécifiques dont le cœur est l'adoption d'une posture globale, visible notamment en matière de langage. Le droit est sans doute la forme par excellence du pouvoir symbolique de nomination et de classement qui crée les choses nommées et en particulier les groupes. Il n'est pas trop de dire qu'il fait le monde social, mais à condition de ne pas oublier qu'il est fait par lui.
Published in: Actes de la recherche en sciences sociales
Volume 64, Issue 1, pp. 3-19