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Pour tenter d'analyser la domination masculine, forme par excellence de la violence symbolique, on s'est appuyé sur les recherches ethnologiques menées chez les Kabyles, berbérophones d'Afrique du nord. Véritable conservatoire culturel, cette société montagnarde a maintenu tout à fait vivant, notamment dans ses pratiques rituelles, dans sa poésie et ses traditions orales, un système de principes de vision et de division qui est commun à tout le monde méditerranéen et qui survit, encore aujourd'hui, dans nos structures mentales et, partiellement, dans nos structures sociales. On peut donc traiter le cas de la Kabylie comme une "image grossie" où se lisent plus aisément les structures fondamentales de la vision du monde masculine. De cette lecture, il ressort d'abord que, du fait de l'accord immédiat entre d'un côté les structures sociales telles qu'elles s'expriment par exemple dans l'organisation de l'espace et du temps ou dans la division sexuelle du travail, et de l'autre les structures mentales, ou, plus précisément, les principes de vision et de division inscrits dans les corps et dans les cerveaux, l'ordre masculin s'impose sur le mode de l'évidence, comme parfaitement naturel. En effet, les dominés -dans le cas particulier, les femmes- appliquent à toute chose du monde et, en particulier, à la relation de domination dans laquelle ils sont pris et aux personnes à travers lesquelles cette relation s'accomplit, donc aussi à leur propre personne, des schèmes de pensée impensés qui, étant le produit de l'incorporation de la relation de pouvoir sous la forme de couples d'opposition (haut/bas, grand/petit, etc.), construisent cette relation du point de vue même des dominants, la faisant apparaître comme naturelle. La violence symbolique s'accomplit au travers d'un acte de mé-connais-sance et de reconnaissance qui se situe hors des contrôles de la conscience et de la volonté, dans l'obscurité des schèmes pratiques de l'habitus. Le travail de socialisation tend à opérer une somatisa-tion des rapports de domination. D'abord par une construction sociale de la vision du sexe biologique, qui sert elle-même de fondement à toute la vision mythique du monde. Ensuite par l'inculcation d'une hexis corporelle dont on peut dire qu'elle est une politique incorporée. A travers ce double travail d'inculcation sexuellement différencié et différenciant, s'imposent aux hommes et aux femmes des dispositions différentes à l'égard des jeux sociaux tenus pour les plus importants, comme, dans la société kabyle, les jeux de l'honneur et de la guerre, propices à l'exhibition de la virilité, ou, dans des sociétés différenciées, tous les jeux les plus hautement valorisés, politique, art, science, etc. C'est cette relation d'exclusion originaire que l'on peut analyser en s'appuyant sur le roman de Virginia Woolf, La promenade au phare : ignorant Yïllusio qui porte à s'engager dans les grands jeux sociaux, les femmes sont affranchies de la libido dominandi et portées, de ce fait, à jeter un regard relativement lucide sur les jeux masculins auxquels elles ne participent, normalement, que par procuration. Il reste à expliquer le statut inférieur qui est à peu près universellement imparti à la femme. Pour cela, il faut prendre en compte la dissymétrie des statuts qui sont assignés aux deux sexes dans l'économie des échanges symboliques : tandis que les hommes sont les sujets des stratégies matrimoniales à travers lesquelles ils travaillent à maintenir ou à augmenter leur capital symbolique, les femmes sont toujours traitées en objets de ces échanges dans lesquels elles circulent en tant que symboles, capables de sceller des alliances. Etant ainsi investies d'une fonction symbolique, elles sont contraintes de travailler en permanence à conserver en état leur valeur symbolique en se conformant à l'idéal masculin de la vertu féminine comme pudeur et chasteté et en se dotant de tous les attributs corporels et cosmétiques propres à accroître leur rayonnement et leur charme corporels. Le statut d'objets qui est fait aux femmes ne se voit jamais aussi bien que dans la place que le système mythi-co-rituel kabyle accorde à leur contribution à la procréation : paradoxalement, le travail proprement féminin de gestation est nié au profit de l'intervention masculine dans l'acte sexuel. De même, dans nos sociétés, la part privilégiée que les femmes prennent à la production proprement symbolique, tant au sein de l'unité domestique qu'au dehors, reste toujours dissimulée et, en tout cas, minorée. Il s'ensuit que la libération des femmes ne peut être attendue que d'une révolution symbolique mettant en cause les fondements mêmes de la production et de la reproduction du capital symbolique et, en particulier, de la dialectique de la prétention et de la distinction qui est le principe de la production et de la consommation de biens culturels traités comme signes de distinction.
Published in: Actes de la recherche en sciences sociales
Volume n° 84, Issue 4, pp. 2-31