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Le projet d’exposition autour du personnage charismatique de Joseph-Antoine Canasi, originaire du village de Nuceta dans l’ancienne pieve de Rogna en Haute-Corse, rend hommage à l’un de ces individus oubliés parmi la foule de nos compatriotes insulaires qui s’expatrient au début du 20ème siècle. Il offre le témoignage discret et d’autant plus émouvant, d’un jeune soldat impliqué au sein des grandes conflagrations du siècle passé. Cet autodidacte issu du monde rural, épris sa vie durant d’une passion frénétique pour les archives, perpétue durant soixante ans avec une flamme inextinguible, son amour pour la langue et pour la culture corses. Joseph-Antoine en thésaurise les connaissances et les savoirs, afin de constituer un capital intellectuel et spirituel. Il écrit aussi, abondamment, des centaines de poèmes, des manuscrits, des correspondances habilement illustrées. Dilettante, virtuose, doté d’un goût vif des arts, Il devient dessinateur, graveur, peintre, aquarelliste. Versé dans l’actualité aiguë et pressante de son époque, il rédige parmi les journaux locaux et nationaux, des entrefilets, des articles. Il s’improvise photographe. Il est violoncelliste, pêcheur, chasseur… La vie de ce touche-à-tout traverse les soubresauts et les événements qui ont marqué âprement l’île : les deux Guerres Mondiales, la crise de 1929, l’empire colonial français, la guerre d’Algérie. Mais toujours se distingue au fil des années, au fil des paysages et de lieux dont il ramène immanquablement les indices de son passage, un fil imperceptible. Ce fil le relie à son île natale, et lui fait thésauriser puis archiver, disait-on, avec une passion presque compulsive, l’équivalent de ce que nous avons aujourd’hui retrouvé au fond de plus d’une centaine de cartons, soit l’équivalent de 40000 documents de toute nature.Ces derniers offrent un état de conservation plus que satisfaisant pour des supports d’archives ayant parfois cent ans et plus. Du point de vue chronologique, ils se répartissent pour leur grande majorité sur environ un siècle et quart, depuis 1825 jusqu'en 1940. On comprendra que le choix ardu de retenir les quelques thématiques qui composent l’actuelle exposition, n’a pas été aisé ! tant il est vrai que les éclairages pourraient être nombreux parmi les centaines de lettres, de cartes postales, de journaux et d’ouvrages, de photographies, de documents militaires ou personnels, de croquis, d’aquarelles, de poèmes etc. Aussi Christophe Luzi s’est-il attaché à présenter tout d’abord les racines villageoises de Joseph-Antoine, ses premiers pas au sein d’une fratrie chaleureuse de cinq frères et sœurs, qu’il quitte pour initier un parcours militaire. Régulièrement il rentrera en Corse, lors de retours estivaux, mais en fait jamais il n’a quitté son île ainsi qu’en témoignent les nombreux contacts qu’entretient Joseph-Antoine, en particulier avec son père Léonard, à hauteur de plusieurs dizaines de courriers par an. Ces courriers sont l’occasion de mieux connaître la vie quotidienne d’un village corse, les expériences apprises et inventées par une vie rude au contact de la nature, ses travaux et ses jours. Mais aussi les fêtes de la communauté nocetaise et les événements religieux qui la scandent agréablement. Denis Jouffroy aborde ensuite la question très actuelle pour nous lecteurs du début de 21ème siècle, des événements climatiques auxquels les archives de Joseph-Antoine font écho, tout particulièrement à travers U nivone di 1934 in Corsica. Sous ce titre Joseph-Antoine Canasi réalise un véritable dossier de journaliste compilant une multitude d’articles d’époque et il relate les évènements dramatiques survenus au début du mois de février 1934. Document original s’il en est, novateur et porteur de sens jusqu’à aujourd’hui. Muriel Poli décide d’invoquer quant à elle une Nature sous des traits plus sereins : la forêt de Nuceta parée de ses attraits majestueux. La diversité du milieu naturel met sous nos yeux la végétation sclérophylle du maquis, les ripisylves et les espèces forestières. L’ensemble des documents en lien avec la nature, textes et peintures, participe à produire une ethnographie des sociétés paysannes. C’est avec la pratique la plus renommée et la plus commentée de la société corse, autrement dit la chasse, que Tony Fogacci choisit de continuer le propos. Acte quasiment religieux, il acquiert une portée sociale très importante. La chasse au sanglier plus précisément, largement représentée dans le fonds à travers plusieurs aquarelles et croquis, est liée à un fonds socioculturel très présent et réinvesti souvent de manière symbolique. Eugène Gherardi choisit de nous faire découvrir la figure attachante de l’âne corse, animal domestique particulièrement emblématique de notre société, et encore une fois assez fréquemment représentée dans le fonds Joseph-Antoine Canasi. À l’instar de ses congénères de Provence, de Catalogne, des Pyrénées, du Maghreb et de tout le pourtour méditerranéen, l’âne corse offre une aide précieuse et quotidienne. Il est employé comme bête de somme pour le transport des denrées et utilisé parfois dans les travaux agricoles comme bête de trait ou pour manéger les moulins. À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, la représentation du baudet fait florès. Elle est couramment associée à l’évocation de la Corse. L’exposition se clôture avec la contribution de Didier Rey, offrant pour analyse à notre lecture la question des voyages coloniaux en Algérie, en Indochine et au Maroc. C’est à travers la longue carrière de militaire de notre personnage, que les lieux exotiques laissés aux colonies d’antan se succèdent. Joseph-Antoine Canasi nous donne à voir une parcelle de l’Empire colonial français du moment et, plus encore peut-être, la représentation de ce dernier qui se construit à travers le prisme déformant de la carte postale. Le message de la « mission civilisatrice » s’exprime et arrive jusqu’à nous, portant immanquablement dans son sillage la construction fantasmée des populations coloniales.Il faut laisser place désormais à l’exposition proprement dite. Nous le ferons juste après avoir évoqué un tout dernier argument d’ordre affectif : le fonds Joseph-Antoine Canasi constitue le tout premier fonds versé à la Médiathèque Culturelle de la Corse et des Corses (M3C) par le biais de la convention actée le 1er février 2010 entre l’Université de Corse Pascal Paoli, le Centre national de la Recherche Scientifique (CNRS) et la Mairie de Nuceta.