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Dans son ouvrage classique L'ancien régime et la révolution, Alexis de Tocqueville propose une relecture de la Révolution française : derrière les ruptures spectaculaires associées à l'événement, de profondes continuités seraient à l'œuvre. Au-delà du cas spécifique de la Révolution française, Tocqueville appelle à la vigilance dans la mobilisation de la notion de révolution pour rendre compte des dynamiques historiques. Dans cette contribution, je propose d'appliquer cette vigilance pour rendre compte de la supposée révolution du big data dans le domaine de l'assurance européenne. La plupart des observateurs du secteur - qu'ils soient professionnels ou académiques - s'accordent à dire que l'arrivée des big data représente une rupture majeure. Cette rupture remettrait en cause le modèle économique des compagnies d'assurance, stabilisé depuis 250 ans autour du principe de mutualisation des risques, puisqu'il serait désormais possible d'individualiser la gestion des risques. Cette individualisation de la gestion des risques reconfigurerait alors la nature de la solidarité et du lien social à l'œuvre au sein des sociétés occidentales, constituées depuis la fin du 19ème siècle en « sociétés d'assurance » (Ewald, 1986). Je défends au contraire l'idée que ces ruptures ne sont qu'apparentes, incomplètes ou inachevées, et que la révolution du big data masque de profondes continuités, en mobilisant deux arguments : les tentatives d'individualisation de la gestion des risques sont bien antérieures à l'avènement des big data ; et les tentatives d'individualisation de la gestion des risques à partir des big data sont, à ce jour, peu concluantes.