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Quand écrire est une mise en abime : une expérience d’écriture collaborative entre chercheurs et praticiens dans un LéA portant sur l’écriture au cycle 31- L’écriture, espace de rencontreUn collectif d’enseignants de cycle 3, exerçant en école ou au collège (dont SEGPA), accompagnés de conseillères pédagogiques et de chercheuses, s’est lancé dans un projet ambitieux labellisé par l’Institut français d’Éducation (IFÉ) sous la forme d’un Lieu d’éducation associé (LéA). Pendant trois ans, à compter de la rentrée 2024, ces 24 professionnels se penchent sur la question de savoir comment faire produire les élèves dans toutes les disciplines au cycle 3, et que faire de ces écrits, tout particulièrement lorsque l’enseignant n’est pas spécialiste de l’enseignement du français. Le collectif cherche à savoir si, du côté des élèves, écrire dans toutes les disciplines permet l’amélioration des productions écrites et à quelles conditions, et, du côté des enseignants, comment accompagner les élèves afin de développer conjointement les compétences et savoirs disciplinaires, des compétences d’écriture, et la construction d’un sujet écrivant. Dans ce contexte, et s’agissant d’une recherche collaborative, il apparait naturel d’associer enseignants de terrain et chercheurs dans toutes les étapes du projet, en particulier la production d’écrits accompagnant et valorisant le projet. Ces écrits, qui peuvent être aussi variés que des articles de blog pour le site des LéA-IFÉ, des comptes rendus des activités du LéA, des livrables pour l’IFÉ (bilans d’étape annuels), des programmations de séquences, questionnaires ou guides d’entretiens pour le recueil des données, des textes de valorisation du projet ou des articles scientifiques, révèlent des rapports à l’écrit différenciés chez les enseignants (Barré de Miniac, 2000).Nous nous posons alors la question de savoir comment l’écriture à plusieurs mains, impliquant des praticiens novices en écriture scientifique, peut devenir un levier pour accompagner la transformation des pratiques au cœur du projet du LéA, mais aussi la production de savoirs situés et partagés en dépassant les clivages chercheurs/praticiens. La démarche consiste à documenter, par l’écriture collaborative, une recherche centrée sur l’écriture des élèves, créant ainsi un miroir entre les processus d’écriture des apprenants et ceux des adultes qui les accompagnent. Cette mise en abime s’inscrit dans une conception de l’écriture comme travail collectif et situé (Canut, 2014), où les acteurs, qu’ils soient chercheurs ou praticiens, co-construisent des savoirs à partir de leurs expériences respectives.2- L’écriture, espace de libérationL’écriture collaborative praticiens/chercheurs redéfinit les hiérarchies traditionnelles dans la production des savoirs : en ce sens, elle est un acte politique, un geste émancipateur. Elle permet de démocratiser l’écriture scientifique en rendant accessibles, visibles et légitimes la voix des praticiens et leurs savoirs « ordinaires », souvent marginalisés dans les publications académiques. Les enseignants, porteurs d’une expertise professionnelle riche et contextualisée, deviennent des coauteurs à part entière, participant activement à la co-construction des savoirs dans leur pluralité (Davis, 2005 ; Bento, 2020). Leur contribution éclaire les défis contemporains de l’enseignement-apprentissage, fournit des données qualitatives précieuses pour l’analyse (socio)didactique, et contribue à enrichir l’analyse des données pour une recherche ancrée dans le réel. En croisant les expertises, cette collaboration renforce l’articulation entre théorie et pratique, peut servir de support à l’innovation ou à l’évaluation des dispositifs, tout en offrant un espace de reconnaissance mutuelle (Davis, 2005).3- L’écriture, espace de transformationL’écriture collaborative praticiens/chercheurs impose d’écrire la recherche autrement, car elle repose sur une redistribution des cartes dans et par la collaboration (Desgagné, 1997). Pour les enseignants, elle contribue à leur développement professionnel en les amenant à se positionner comme coauteurs, par l’appropriation des codes de l’écriture scientifique (Delcambre & Lahanier-Reuter, 2010). Cette appropriation peut passer par des ateliers d’écriture, des relectures collaboratives et des co-rédactions, qui légitiment l’expertise des praticiens en valorisant leur connaissance du terrain (co-signature des publications, reconnaissance institutionnelle) comme complémentaire à la théorie. Pour les chercheurs, elle participe de l’innovation méthodologique en modifiant le statut de l’écriture dans le processus scientifique (Morin et Montésinos-Gelet, 2007) : l’écriture collaborative y devient une méthode de collecte et d’analyse de données (carnets de bord partagés, analyses croisées). Pour les élèves enfin, cible initiale du LéA, en agissant sur les apprentissages (amélioration des productions écrites, motivation), l’objectif est de renforcer le lien entre écriture disciplinaire et construction d’un sujet écrivant (Barré-De Miniac, 2000), en s’appuyant sur des pratiques d’écriture variées et contextualisées (Canut, 2014).En conclusion, cette expérience montre comment l’écriture collaborative peut contribuer à une posture de recherche impactante (par ses retombées sur les pratiques) et impliquante (par l’engagement des acteurs) en redéfinissant les rapports entre chercheurs et praticiens, en répondant aux défis de l’écriture de la recherche « autrement », et en plaçant l’émancipation au cœur du processus de production des savoirs.Références :Barré-De Miniac, C. (2000). Le rapport à l’écrit : un enjeu pour la formation des enseignants. Presses Universitaires de France.Bento, M. (2020). Orientations méthodologiques et théoriques d’une recherche collaborative sur le travail documentaire de professeures d’anglais langue étrangère. Recherches en didactique des langues et des cultures – Les cahiers de l’ACEDLE, 17/2. https://doi.org/10.4000/rdlc.7284.Canut, E. (2014). L’écriture comme travail : enjeux épistémologiques et didactiques. Lambert-Lucas.Davis, B. (2005). Trois attitudes dans la recherche en éducation : autour de « l’explicite », de « l’implicite » et de la « complicité ». Revue des sciences de l’éducation, 31/2, 397-416.Delcambre, I., & Lahanier-Reuter, D. (2010). Écrire à l’université : analyse des pratiques étudiantes. De Boeck Supérieur.Desgagné, S. (1997). Le concept de recherche collaborative : l’idée d’un rapprochement entre chercheurs universitaires et praticiens enseignants. Revue des sciences de l’éducation, 23(2), 371–393. https://doi.org/10.7202/031921arMorin, M.-F., & Montésinos-Gelet, I. (2007). L’écriture en collaboration : enjeux et défis pour la recherche. Recherches qualitatives, 27(1), 54-78.